28.01.2012
L'hospitalité n'est pas un vain mot...
Lundi 11 août 2008 - Latakweny
L'énorme brasier prévu pour repousser les attaques des éléphants s'est vite éteint. Du bois très sec, beaucoup de vent et un sommeil lourd pour tous les trois en ce début de nuit, ont eu raison du monceau de branchages que nous avions récolté. Il fait froid, et je n'ai pas de place dans cette micro-tente sensée me protéger des attaques des nuées de moustiques impaludés que David m'avait promises, mais que je ne vois ni n'entends. Le sol est dur. Avec ou sans matelas, c'est pareil, il est crevé depuis sa première utilisation dans le bush.... Du coup, ma nuit est agitée. Trop agitée. Je m'endors, me réveille, rêve, me réveille une nouvelle fois, me tourne, rêve à nouveau, me tourne encore 50 fois, regarde l'heure qui passe, 23h55, 01h05, 02h10, 04h30.... Le feu aura duré 2 heures, les éléphants ne sont de toute façon pas passés par la rivière...
Certains matins, les "go-away-birds" s'époumonnant en permanence au dessus de nos campements m'exaspèrent. Comme leur nom l'indique, ces oiseaux ont un cri peu amène, ressemblant à "Go away !". Chez l'humain, ce cri provoque effectivement aussi l'envie de les voir partir au loin... Mais ils sont des oiseaux respectés et respectables, car ils lancent en fait un cri d'alarme, pouvant être très utile en brousse lorsque du haut de leurs perchoirs, ils distinguent un prédateur invisible à nos yeux au ras du sol.....
Nous levons le camp vers 7h30 et repartons en suivant la rivière, alors qu'en ce début de journée, plane une odeur suave, musquée, mélange de frais, d'humide, de sable et d'effluves animales. La marche est active. Trop pour moi, je suis fatigué. En route, je me traîne, et ne trouve satisfaction que dans la nature qui nous entoure. Nous apercevons de nombreux dik-dik, ces minuscules antilopes de 30 à 40 cm qui, effarouchées, détalent sous le bruit de nos pas. Elles sont minuscules, grisâtres, curieuses et très craintives. En général, après avoir foncé une première fois, elles s'arrêtent, nous regardent, puis détalent à nouveau. Ce matin, contrairement à ces fragiles et vivaces petits mammifères, je sens que j'abandonne vite des forces le long du sentier....
Nous marchons depuis près de trois heures et les 30°C m'assomment déjà. Je commence à avoir besoin d'une vraie pause, non seulement pour observer les multiples collines douces au pied des Matthews range, baignées de ce chaud soleil qui se lève et nous darde de ses forts rayons matinaux, mais aussi pour reposer la machine qui a souvent du mal à s'activer le matin... Aujourd'hui, c'est plus difficile que les autres jours. Fort heureusement, les paysages sont une nouvelle fois délicieux et je prends plaisir à m'arrêter les contempler...
Au détour d'un virage, nous passons près d'un enclos dans lequel trois manyattas sont en cours de démantèlement. Les années et les aléas climatiques ont eu raison de leur solidité et il faut les reconstruire. David interpelle la famille en plein labeur et rapidement les travaux s'arrêtent. Hommes, femmes et enfants participent aux démontages et remontages. Les manyattas seront installées un peu plus bas en récupérant tout ce qui peut l'être. Le reste sera brûlé sur place, ce qui permettra d'amender le sol et permettre une repousse utile à leurs bêtes. La famille est accueillante et nous nous octroyons donc un long arrêt en leur compagnie. Je sors mon dernier flacon de bulles de savon à la plus grande joie des enfants, nous partageons oranges et biscuits, tandis qu'une des femmes nous prépare un thé au lait qu'elle tire devant nous des pis gonflés d'une de ses chèvres. Du producteur au consommateur sans intermédiaire.... Comme souvent, le goût du lait est spécial, un peu fort, voire même fumé. Je ne sais jamais si ce goût de fumé vient du feu sur lequel le lait a bouilli, ou si c'est l'arôme naturel du breuvage que produit cette race de chèvre. Thomas, l'homme qui nous accueille avec son large sourire amical, leader de ce groupe, est un des instituteurs de Baragoi et se rappelle de nous, alors qu'il nous y avait aperçus lors de notre passage. Une bonne heure s'écoule en leur compagnie, et Thomas nous informe que Latakweny, notre but de la journée n'est qu'à six ou sept kilomètres.... Seulement une bonne heure de marche, un bonheur pour moi aujourd'hui ! Avant de repartir, afin de les remercier de leur hospitalité, je n'oublie pas de leur offrir tabac et babioles que je garde précieusement et facilement accessibles dans mon sac en vue de telles rencontres.
Entrée de Latakweny. Des femmes au puit. Nous les saluons. Elles ne répondent pas. Nous les saluons à nouveau. Pas de réponse. L'une d'elle à une autre : "Pourquoi tu ne les salues pas ?". Réponse : "Je ne salue pas les mules d'habitude. Regarde comme ils sont chargés !". Il est vrai qu'on nous pose souvent des questions sur la raison qui nous pousse à marcher ainsi, le dos lourd et encombré, et ce sous un soleil de plomb. Alors, quand on me le demande, je réponds que pour moi, c'est le moyen le plus simple et le plus naturel pour aller vraiment à la rencontre de l'autre, pour apprécier la nature, ses odeurs, ses couleurs, ses sonorités. Je repense aussi à la phrase d'Alexandre et Sonia POUSSIN "Si nous n'avions pas été à pied nous ne vous aurions pas rencontrés !".
La marche active et longue développe les sens, l'éveil, l'intérêt, la réflexion sur soi, sur le monde, sur l'existence, sur sa propre existence, sur sa vie. C'est une formidable thérapie, une osmose avec soi-même. Lorsque l'effort physique prend le pas, la machine va chercher au plus profond du corps, va puiser dans les réserves, pour en faire surgir l'énergie qui fait avancer toujours et encore. Lorsque la marche devient douloureuse et semble contraignante, il faut juste savoir la doser, et s'arrêter quand on en a besoin. Mais la plupart du temps, la marche est agréable, gratifiante, instructive, utile. Seul dans sa tête, mais en partage et en communion avec ses compagnons de fortune.
Depuis ce matin, j'ai la sensation de faire plutôt l'infortune de David et Joseph, peu bavard et très en retrait, car je rumine mes souffrances, en espérant que chaque montée sera la dernière et que chaque virage sera celui qui nous ouvrira les passes du port dans lequel nous devons faire escale.
Peu après ce joli puit et les railleries auxquelles nous avons dû faire face, nous débouchons dans la rue principale de Latakweny. Elle n'est pas seulement principale, mais elle est aussi unique. C'est la seule... Ce village est minuscule et à part quelques maisons en dur et d'autres en bois, il n'y a rien, et cela semble désert en ce milieu de journée. Il n'est sur aucune des cartes que je connais, mais il me semble pourtant avoir souvent entendu ce nom. Nous pensions que Patrick serait là avec la voiture pour nous assurer un peu de ravitaillement, car nous avons épuisé vivres et eau. Mais il va falloir attendre....
Une femme sort de l'ombre et me propose de lui acheter un éléphant en bois recouvert de perles. Je n'ai pas vraiment la tête à acheter quoi que ce soit, même si cet objet est fort joli. Je décline poliment la proposition en la complimentant sur son travail. Elle retourne s'asseoir pendant que j'immortalise le village. L'appareil à peine sorti et sans qu'il ne soit dirigé vers elle, j'entends que ça râle sec contre moi...Je crains le pire ici...
Mais finalement, mes craintes sont infondées, car, quelques instants plus tard, on nous guide vers une cour, derrière un bâtiment en dur, dans une case dans laquelle il fait frais. Au moins vais-je pouvoir récupérer et savourer une courte journée de marche. En effet, je me doute que Patrick ne va pas arriver de si tôt et qu'il ya peu de chances que nous bougions beaucoup plus aujourd'hui... C'est ainsi que, presqu'étendu sur une couche sommaire de laquelle on a retiré un hypothétique matelas, je sirote bientôt un coca, entrecoupé de lampées d'un alcool local à la couleur douteuse. Nous sommes chez Lengaï, Mary et leur famille. David m'explique que Mary, cette jolie femme de 34 ans, nous ayant vus plantés au soleil, lui a proposé de venir nous détendre chez eux. Auprès de nous dans la case, Lengaï et Mary sont entourés de Shamsa, la soeur de Mary, Teresia leur fille et son jeune bébé, ainsi que leur fils Moses, 17 ans, étudiant à Baragoi. La marmaille qui compose le reste des enfants de la famille est chassée, car sinon, nous aurions de la peine à tenir tous ensemble dans ce lieu exigu. Devinant notre faim, un plat d'ugali au lait et au sucre nous est servi sans aucune demande de notre part. Je découvre, une deuxième fois dans cette journée, l'hospitalité Samburu.
Moses, le fils ainé, est gentil, élégant dans une jolie chemise à carreaux, posé, et surtout très intelligent. Lui aussi nous avait vus à Baragoi, alors qu'il descendait de l'arrière d'un camion bondé d'une centaine d'étudiants comme lui. Nous discutons de tout et de rien, de l'école, de la France, du Kenya, de notre trek, des éléphants et des des réserves animalières, de foot, de la vie des Samburus, du Wildlife of Kenya pour lequel il veut travailler. La famille toute entière souhaite que nous restions absolument chez eux ce soir et c'est sans doute ce qui va arriver... et ce qui peut nous arriver de mieux pour aujourd'hui... Je me sens en confiance dans cette famille et c'est l'esprit tranquille que je leur confie tous mes biens, tandis que je me rends au puit pour m'y rafraichir.
La nouvelle de notre "intrusion" dans le village et chez la famille de Lengaï s'est vite propagée, et bientôt j'assiste à un défilé. Jeunes et moins jeunes, à jeun ou pas, femmes et hommes, le village entier défile dans notre frais refuge. Me reviennent alors en tête tous les récits de voyageurs, hébergés chez l'habitant, dans des contrées reculées et à qui les villages entiers rendaient visite le soir, alors qu'épuisés, ils n'aspiraient qu'à dormir... Un jeune garçon vient nous jouer un air de flûte. L'instrument est un vulgaire tube métallique qu'il a percé et dont il joue doucement en penchant la tête. Une femme vient nous saluer sans jamais s'arrêter de rire. Un homme me serre la main 10 fois, 20 fois, 30 fois en me remerciant, un sourire plus large encore que son visage. Un autre me fait penser à un acteur de cinéma hollywodien, yeux clairs, larges épaules, machoire puissante, poigne énorme et ... broyante. Sous la menace d'os de la main droite cassés par ses phalanges musclées, je lui promets de lui rendre visite le lendemain. Tous sont aux petits soins avec nous et plus particulièrement avec moi. J'en suis presque gêné... Même Joseph s'y met, puisqu'il m'a écrit 2 lettres aujourd'hui. Je l'avais vu en plein travail et m'étais dit qu'il avait l'air de faire vraiment des efforts pour écrire. Je ne savais pas alors que ses mots m'étaient destinés....
18 heures. Patrick arrive. Pistes défoncées et rocailleuses. Pneus éclatés. Abnégation totale de sa part pour nous rejoindre ce soir. Plus dur en voiture qu'à pied...
Les habitants rentrent chez eux. Nous sommes entre nous. En famille presque. Pendant que Shamza prépare des chapatis, que Patrick agrémentera de choux et de de viande, Lengaï, Mary et moi échangeons quelques cadeaux. Il tient à m'offrir un bâton ceint de perles, en gage d'amitié, ainsi qu'un appui tête Pokot. Je me défais de quelques tee-shirts, médicaments, stylos, tabac, ainsi que parfum et bimbeloteries. En fait, je considère à ce moment précis qu'il sera impossible que je fasse à nouveau une pareille rencontre. Je peux donc me délester du reste des trésors que je réservais pour ce type d'occasion....
Nous campons Patrick et moi dans la cour, pendant que David et Joseph se partagent un lit dans la case. Comme chaque soir, le vent souffle fort. Il s'arrêtera pendant la nuit. En aucun cas, il ne pourra faire s'envoler ce sentiment d'ivresse qui m'a envahi pendant l'après-midi. J'ai connu des actes hospitaliers lors de voyages précédents, mais ici, chez Lengaï et Mary, le mot hospitalité a pris une dimension que je ne connaissais pas. Euphorique, grisé par cet élan humain à mon endroit, j'en ai oublié mes souffrances du matin et me suis revigoré pour la suite. Du moins c'est ce que je pense à ce moment précis....
02:38 Publié dans Voyage | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : blog de voyage, afrique, kenya, nord kenya, carnet de voyage, turkana, trek, trekking, samburu



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