13.01.2012

Premiers pas hors piste vers Wamba

Vendredi 08 août 2008 - Jour 1 du trek vers Wamba

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Il ne m'est pas habituel dans ces contrées du Nord Kenya de marcher plein Sud. C'est pourtant ce qui m'attend aujourd'hui, puisque South Horr est le point de départ de 7 jours de trek dans la savane en direction de Wamba, à 230 kilomètres au Sud.

Toute la journée d'hier, pendant mes pérégrinations et autres moments de relaxation, Carls et David se sont affairés à trouver des mules, afin d'assurer le portage de nos sacs et de notre ravitaillement. La tâche ne s'annonçait pas insurmontable, au vu du nombre d'animaux de bât que l'on pouvait croiser dans le village. Pourtant, les propriétaires furent trop réticents à l'idée de laisser partir leurs bêtes pendant près de 2 semaines sur des terres aussi éloignées, inquiets d'un éventuel raid Turkana qui pourraient affecter quelques éléments de leurs maigres troupeaux. Les tractations n'ont pas pu aboutir et il a donc fallu se résigner à trouver une autre solution. Hors de question de voyager en voiture, je ne suis pas venu pour ça. Je propose alors une option intermédiaire : assurer nous mêmes le portage pour 2 jours d'autonomie et trouver des points de ravitaillement où le véhicule pourrait nous rejoindre. Nous sommes 3, nous pouvons nous contenter d'un minimum de nourriture et d'un matériel limité pour passer les nuits. Le problème réside dans le transport de l'eau. En effet, nous devons  transporter au moins 4 à 5 litres chacun, en comptant mes besoins quotidiens pendant la marche et ceux nécessaires à la préparation du thé, boisson essentielle à tout moment de la journée. Mais c'est décidé, nous procéderons ainsi, la seule difficulté étant de garantir les points de rendez-vous avec Patrick au volant du 4x4. Il devra passer par des mauvaises pistes et affronter, seul, les pièges et les pannes qui se dresseront face à lui.

Ce matin, à quelques heures du départ, le réveil est matinal et rude, tant mon sommeil était profond et si forts sont, d'un coup, les cris de la basse-cour dans laquelle nous dormons. Dès 5h00 et les premières lueurs du jour, la vie animale s'éveille, poussant coqs puissants, ânes bruyants, biquettes bêlantes et autres "go away birds" énervants à s'époumoner pour signifier qu'ils sont en vie et qu'il faut une nouvelle fois compter sur eux aujourd'hui.

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La préparation de notre barda et de notre logistique est laborieuse, l'équipe s'activant de manière plutôt désorganisée autour du feu pour préparer à l'avance le repas du midi. Une tentative de location d'une mule est faite par son propriétaire. Les négociations sur le coût, trop onéreux selon Carls, s'arrêtent vite. David semble énervé, il aurait bien pris cette bête qui nous aurait soulagés. Mais Carls est le chef et visiblement, ici aussi (et peut-être plus qu'ailleurs), le chef a toujours raison. Pendant ce temps, je me délecte d'une nouvelle orgie de fruits frais, certains étant produits dans le jardin magique de la grande mission qui domine le haut de la rue principale du village.

Après avoir convenu avec Patrick de nous retrouver le lendemain soir, nous quittons finalement South Horr en milieu de matinée sous un soleil radieux et un ciel bleu azur. Immédiatement, je sens que cette journée de marche va m'être pénible puisque chaque pas me fait grimacer de douleur sous l'effet de cette satanée inflammation au pied droit. Pourtant, elle semblait s'être estompée depuis Parkati. Chaussure trop serrée ? Séquelles des marches précédentes ? Pas assez bu les jours derniers ? Les questions me tiraillent tout autant que mon tendon et ces maudites chaussures...!! Je vais en souffrir tout au long des 8 heures de marche, sous le plomb de notre astre brûlant les terres chaudes Africaines.

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La sortie du village à pied est magique, les scènes sont typiques de ces espaces et de ces couleurs symbolisant tant l'Afrique : piste sableuse à perte de vue, terre presque rouge, acacias parasols majestueux. Nous avançons tout d'abord pendant 2 heures sur la route menant à Baragoi, puis bifurquons soudainement à gauche à travers le bush pour y rejoindre le lit sablonneux d'une vraisemblable rivière éphémère. La chanson "Marcher dans le sable" me trotte dans la tête pendant l'heure et demi que nous mettons à la remonter. Les sacs sont lourds, les pas également. Le sol se dérobe à chaque appui, j'ai l'impression que mes foulées sont inefficaces. Les nombreux oiseaux que nous avions rencontrés peu après avoir quitté la piste, sont remplacés peu à peu par des troupeaux de vaches, chameaux, biquettes, ânes ou moutons que nous croisons et que les moranes viennent abreuver dans les nombreux puits creusés dans la rivière.

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Je suis une nouvelle fois stupéfait de l'énergie dépensée, de la dextérité et de l'efficacité de David à la préparation d'un repas "à l'arrache", sur la caillasse. Viande, ugali, pommes de terre, épinards et chou seront au menu, comme d'ailleurs une grande partie de la semaine.... Je l'observe, nous nous parlons, mangeons, mais je suis un peu ailleurs...

Pendant la petite sieste qui suit ce repas copieux, je laisse dériver mes pensées et reviens sur l'épisode de la recherche des mules. Je ne sais pourquoi, hormis cette douleur persistante au pied, je me sens agacé. Nous croisons de nombreux troupeaux d'ânes qui vont vers South Horr. Là-bas il y en avait également plein !! Je trouve à ce moment précis que cette organisation est mal bouclée. Carls, hier, rejetait la faute sur David en affirmant que c'était son boulot de les trouver à bon prix. Quand j'en parle à David, il me dit que c'est Carls qui ne veut pas payer les propriétaires et qu'il aurait fallu que nous soyons plus nombreux pour faire venir de Wamba les mules avec leurs propres muletiers.... Puis je me rappelle de l'épisode à Tuum où il fût également difficile d'en obtenir pour aller vers Parkati. Je me rends alors compte qu'aucune des règles qui font partie de mon quotidien, ne sont applicables ici. Tout est différent. Ici, les bêtes valent de l'or, les assurances n'existent pas, les tribus souffrent, chacune dans leur district. Souvent même, les membres d'une même communauté ne sont pas sur le même pied d'égalité quant aux richesses, à l'eau, à la nourriture, à l'éducation, aux soins, à l'hypothétique travail et sa rémunération. Les conflits intertribaux sont légion, les Moranes sont de plus en plus armés, les raids de plus en plus violents et de plus en plus mortels. La peur et le besoin de protection vivent plus ou moins enfouis en ceux qui possèdent quelque chose qui pourrait être convoité par un voisin...... Alors, je ne m'endors pas vraiment pendant cette sieste et réussit à relativiser, en me disant qu'une nouvelle fois, j'ai la chance de pouvoir vivre une aventure humaine exceptionnelle, enrichissante, éprouvante, mais tellement saine, tant pour le corps que pour l'intellect .....

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Il n'y a plus de piste. Nos pas sont guidés par les roches, les arbres, les collines au loin, le soleil. David et Joseph savent en gros vers où nous allons, tant ils ont arpenté cette région, mais il leur est nécessaire de questionner régulièrement les moranes sur l'itinéraire à suivre. Tout au long de notre progression, nous suivons de multiples crottes en enfilade, signe que nous sommes bien sur la "route" la plus fréquentée. Quand les chemins de crotte se séparent de trop, alors, seul le flair de mes compagnons nous permet de maintenir un cap correct. Il est vrai que s'il est possible d'éviter l'ascension d'un sommet pour continuer notre chemin, je préfère....

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La colline était inévitable.... Pas comme un sommet qui se serait dressé devant nous, mais juste le terrain qui s'élève de manière progressive et qui ne s'arrête jamais de grimper. Le thermomètre indique 30°C à l'ombre, la sueur perle, le regard se fixe sur le sol, les mots sont rares, le niveau d'eau diminue dans les gourdes, les pauses sont fréquentes, et après 1h30 d'effort et 500m de dénivelé positif, je peux enfin poser mon sac et me retourner. Je revois le chemin écoulé en devinant South Horr dans le lointain. Le Mont Nyiru se détache dans le fond vers le Nord, dévoilant sous cet angle ses nombreux sommets.

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Pendant ce temps, sur notre gauche, au Sud-est, le tonnerre gronde sur les Ndoto mountains, recouvertes d'épais nuages bleutés. La menace est lointaine, mais tout change très vite ici. Dès ce sommet de la colline dépassé, une large plaine dorée et ornée de courts buissons épineux et piquants s'ouvre à nous, alors que quelques reliefs pointent vers le ciel ça et là droit devant. Nous dominons la vallée sur notre droite et je reconnais alors les montagnes cernant Kawap dans le soleil couchant. Alors que nous baignons dans une chaude lumière d'une pureté virginale, une autruche évolue à distance. Elle nous rappelle que ces étendues sont encore sauvages, même si nous distinguons un nouveau troupeau de plus d'une centaine de têtes. Deux de leurs bergers, de jeunes moranes bardés de ceintures de balles, pistolets à la ceinture et kalachnikov à l'épaule, nous ont également vus et traversent immédiatement le bush pour venir à notre rencontre. David me prévient de ranger camera et appareil. "They have guns, they can be dangerous, you never know...!!" m'affirme-t-il. Je préfère l'écouter et être prudent. Les Moranes n'aiment pas qu'on immortalise leur troupeau, de crainte que ces images soient vues par les Moranes des tribus rivales, qui pourraient préparer des raids pour les voler. Finalement, en s'approchant, ils constatent qu'ils ne craignent rien, mais curieux, viennent discuter un peu. Ils nous demandent si nous n'avons pas peur des Turkanas dans cette zone. Ils ont l'air de soldats avec leurs armes et leurs vestes de treillis par dessus leurs tissus rouges. Nous omettons bien évidemment de mentionner que Joseph est Turkana...

 

Ces 8 heures de marche m'ont épuisé, et ce n'est pas sans soulagement que je dépose mon sac à l'abri de quelques bosquets. La soirée sera courte et silencieuse autour du feu. Je ferme les yeux instantanément quand je me couche, nu dans mon sac à viande tant mon corps reste brûlant de cette journée, et tant le sol laisse remonter la chaleur qu'il a emmagasinée. Le Nord est maintenant derrière nous, c'est même ce que m'a indiqué avec précision ma boussole, alors que je la dirigeais une dernière fois vers lui .....

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